28 mars 2012

Adolphe Nicolas : «Nous sommes la dernière génération la plus favorisée de l’humanité»

Gilles RIBOUËT  |  27/03/2012  
 
 

Géologue et professeur émérite de l’université de Montpellier, Adolphe Nicolas s’est intéressé aux conséquences de l’ère tout-pétrole. La fi n du pétrole, c’est pour demain, prédit l’expert en vacances à Maurice. A contre-courant des estimations admises, le réchauffement climatique sera, selon lui, contenu avec la pénurie des énergies fossiles. Pour autant, l’optimisme dans l’avenir reste très mesuré.


«2050, rendez-vous à risque», c’est le titre d’un de vos ouvrages. Le risque, c’est la pénurie de pétrole ?

La pénurie est partout, tout culmine. Les courbes d’évolution exponentielle de la croissance et de la richesse individuelle au niveau mondial en témoignent. La consommation est folle et ce qui mettra un point final, c’est la fin du pétrole. Le brut représente la moitié de la croissance de la richesse mondiale ! La fluctuation de la croissance mondiale suit deux fois au-dessus le cours du pétrole. Plus que la croissance démographique qui est aussi un enjeu, c’est la croissance du PIB mondial qui est redoutable.

C’est que le pétrole entre en tout...

Il nous imbibe et pas seulement d’un point de vue énergétique. C’est la plus belle énergie, à dire vrai, car son rendement est sans pareil. Par exemple, l’extraction des minerais dépend du pétrole. Pour extraire un kilo de cuivre, il faut remuer 4 kilos de stériles grâce au brut. Et quand il n’y aura plus de pétrole, comment fera-t-on pour extraire ces minerais essentiels dans les circuits industriels ? L’effet domino de la fi n du pétrole est énorme.

Le pic du pétrole est-il déjà passé ?

Le club ASPO (NdlR : Association for the Study of Peak Oil), qui réunit des pétroliers à la retraite et que j’ai rejoint, avait prédit avec justesse le pic du brut en 2005. Aujourd’hui on est sur un plateau, mais on compense par des gisements non conventionnels onéreux et au rendement moindre.

Concrètement, quelles sont les conséquences immédiates ?

En 1930, au Texas, le pétrole sortait tout seul. Pour 100 barils de brut, il fallait en investir un. Aujourd’hui, pour un baril investi, le rendement oscille entre 10 et 20 barils. Le retour énergétique baisse drastiquement. On compense donc avec les pétroles non conventionnels. A mon sens, ils ne sont pas rentables, nécessitent de lourds investissement technologiques et le retour énergétique reste faible. C’est le cas des gisements offshore, qui ne sont plus boudés aujourd’hui.

Le baril de brut caracole à $125 (NdlR : à vendredi 23 mars) et pour contenir les cours, l’Arabie saoudite a décidé d’ajouter 2,5 millions de barils/jour à sa production et la Chine, deuxième consommateur mondial, a revu à la hausse les prix à la pompe pour atténuer la demande. Ce sont des palliatifs, non ?

Tout à fait. Aux Etats-Unis, on puise dans les stocks. Dès aujourd’hui, la situation est tendue, la croissance mondiale fondée pour moitié sur le pétrole ne peut tenir. On prévoit un crack majeur dès que le pétrole manquera.

Et cette prédiction porte sur quelle année ?

Cela fait bien longtemps que les découvertes de gisements ne suivent plus la consommation, soit un baril découvert pour trois ou quatre brûlés. Le prix du baril a été multiplié par trois sans que la production n’augmente. Comme je vous l’ai dit, le pic a été atteint en 2005. Le plateau sur lequel reposent les économies ne tiendra pas. La chute est prévisible pour 2020, voire 2015, selon le département de la défense américaine, si bien qu’on aura du pétrole jusqu’en 2060. Pour venir à Maurice en 2050, ça coûtera atrocement plus cher !

Les pétroliers entendent pourtant tirer profit des progrès technologiques pour sonder de nouveaux gisements...

On n’arrivera pas à compenser les gisements de Cantarell au Mexique ou Ghawar en Arabie. Très clairement, cette belle aventure est terminée, nous sommes la dernière génération la plus favorisée de l’humanité. L’extraordinaire croissance depuis les années 1950 est due à la généralisation de l’utilisation du pétrole.

Pour vous, le pétrole est une source d’énergie fabuleuse. Les énergies renouvelables le sont moins à cause du rendement ?

Si la crise mondiale du pétrole en 2020 se confirme, c’est une crise financière qui explosera et il sera trop tard pour mobiliser des capitaux en vue de développer les filières renouvelables dans l’urgence. Cela dit, les énergies renouvelables coûtent cher et le retour sur un investissement est faible. On en revient à la comparaison entre les frères Wright qui ont fait voler un avion au pétrole en 1903 et le Solar Impulse en 2010, qui volait grâce à des panneaux photovoltaïques disposés sur des ailes surdimensionnées. Le problème de l’énergie solaire, c’est qu’il faut la concentrer, ce qui demande de l’espace et des moyens. L’énergie hydraulique est une exception, mais on sacrifie alors des vallées entières qui auraient pu servir à l’agriculture.

La solution est plutôt à l’échelle individuelle alors ?

C’est tout à fait pertinent dans ce sens comme pour les chauffe-eau solaires qui sont disposés sur vos toits. Ils utilisent la chaleur diffuse. Mieux vaut privilégier, en effet, l’approche individuelle, notamment pour le photovoltaïque, que les fermes photovolataïques. Plus encore, ce sont les économies et la maîtrise de l’énergie qui sont essentielles. Ainsi, c’est la moitié de la demande énergétique qu’on fait économiser. Il faut investir dans le bâtiment, maîtriser l’isolation, les maisons autonomes, l’architecture passive...

Notre paradoxe est dans le paysage et à la pompe. On est entouré de cannes et on continue à remplir nos réservoirs d’essence importée. Là aussi, on a tout à y gagner ?

Ça vous permettra de garder la tête hors de l’eau. Tant qu’on arrive à contenir la démographie et qu’on parvient à nourrir les hommes, c’est une alternative très bonne. Le Brésil est en avance, c’est une industrie porteuse, et en plus ça sent bon dans les rues (rires). Surtout, le biocarburant issu de la canne à sucre a le meilleur des rendements de tous les biocarburants.

Venons-en à votre dernière publication intitulée «Energies : une pénurie au secours du climat». Vous dites, en somme, qu’atteindre rapidement ce pic énergétique, basé essentiellement sur le pétrole, c’est une bonne nouvelle...

Le raisonnement est simple : le réchauffement climatique est à 70 % lié au CO2, et le CO2 provient des combustibles fossiles qu’on brûle, donc le réchauffement est contrôlé par la quantité de combustibles qu’on va pouvoir brûler. Et là, je diverge complètement des économistes conventionnels : la quantité des combustibles fossiles disponibles est limitée, avec une seule petite inconnue, avec le gaz suite à la découverte des gaz de shiste, qui est d’ailleurs cher et assez dangereux à l’exploitation. Pour le charbon, on est loin d’en disposer encore pour un siècle ou deux comme on le croyait. Le service juridique allemand a commencé une étude en 1995, publiée en 2005, qui prouve que le pic de production du charbon est pour 2040. Au total, ces ressources fossiles seront épuisées et brûlées avant 2100, contenant la hausse des températures dans une fourchette de +1,5°C à +2°C.

Vous ne partagez pas l’alarmisme communément admis...

Le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) fixe le seuil minimal de la hausse des températures à +2/+2,5°C et le maximum à +6°C. Mais le GIEC a commis un péché capital en 2001, en demandant aux économistes de définir les scénariis de combustion fossile. Or, pour les économistes conventionnels, la Terre a autant de pétrole et de gaz qu’on veut. Car pour eux, la limite n’est pas le réservoir qui se vide, mais le robinet qu’il suffi t d’ouvrir, par l’investissement, quand il y a crise.

On parlerait donc d’une tendance haussière même lorsqu’il n’y aura plus de pétrole à brûler ?

Exactement, on voit les courbes s’envoler encore en 2100 alors que selon nous, si le pic total, c’est-à-dire de toutes les ressources fossiles, arrive en en 2050, c’est que vers 2080 tout est fini et là faudra travailler sur d’autres énergies, notamment renouvelables ou nucléaires.

Mais le CO2 sera néanmoins toujours présent en quantité dans l’atmosphère. Quel remède de cheval pour s’en débarrasser ?

La morale est très belle : le CO2 vient de la terre, donc la solution c’est de le remettre dans la terre. Il s’agit de la séquestration. Ce cycle naturel de séquestration peut être accéléré dans les gros complexes industriels émetteurs de CO2. Le gaz carbonique brûlé est extrait des renvois, on le concentre, et on en dispose ensuite pour le remettre dans la terre. Mais le coût est considérable, 30 % de l’énergie consommée par le complexe industriel doit être consacré à cela. C’est quand même un tiers du CO2 émis qu’on peut séquestrer ainsi.

La reforestation augmente aussi la séquestration du gaz carbonique...

Effectivement. Le bois c’est une séquestration naturelle qui permet aussi de stabiliser l’augmentation des températures in fine.

Si la bonne nouvelle est, pour vous, une limitation de la hausse des températures, on va quand même en pâtir, non ?

Il y a une certaine justice, si j’ose dire, car d’ici 2020, ce sont les plus grands consommateurs, notamment les villes du Sud des Etats-Unis comme Houston ou Dallas qui vont se heurter à un mur. Tout, là-bas, repose sur le pétrole. Mais ce qui reste dramatique, c’est que ce sont les pauvres qui souffriront toujours.

Vous parlez des pays du Sud. C’est leur développement même qui est menacé ?

Oui. La révolution verte qui a sauvé l’Inde de la famine a été déclenchée par la disponibilité du pétrole nécessaire à l’irrigation, aux transports, aux engrais, au conditionnement, etc. J’ose le dire, la moitié de la population risque de disparaître. Et on fera un retour en arrière avec une économie basée sur l’agriculture, car c’est ça le défi au fond. On en reviendra à des circuits courts, à de petites communautés. Les petites îles ont une chance de survie appréciable, avec la canne, l’agriculture et une démographie contenue.

Propos recueillis par Gilles RIBOUËT
(l’express iD, mardi 27 mars 2012)


Source: http://www.lexpress.mu/news/782-interview-adolphe-nicolas-nous-sommes-la-derniere-generation-la-plus-favorisee-de-l-humanite.html

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