19 octobre 2012

Entretien de Jean-Patrick Costa (association ARUTAM)

Qu’est-ce qui subsiste de la diversité et la richesse culturelle en Amérique latine ? Quelles sont les différences fondamentales entre les Indiens d’hier et les Indiens d’aujourd’hui ?
A partir de quand les mentalités occidentales à l'égard des Indiens ont-elles évolué ? Qu’est-ce qui a amené ce changement ?
Est-ce que le regard que nous portons sur l’autre est conditionné ?....

Consultant en Santé et Environnement - écrivain et conférencier, Jean-Patrick Costa est l'auteur de " Indiens Jivaros, histoire d'une mort programmée ". Pendant trois ans (1992-1995) il a vécu avec sa femme chez les Indiens. Arutam est une association de soutien aux peuples premiers en Equateur, au Pérou et au Mexique, qui œuvre depuis 20 ans pour la protection des territoires et des savoirs-faire autochtones (Zéro Déforestation, Bateau Selva Viva, Chemins de pèlerinage huichol). En France, elle favorise les échanges culturels (voyages solidaires, rencontres, publications, expositions) en vue de renforcer le maintien des traditions et l’ethnodiversité.

Entretien réalisé par Sabine Lange

 

Il est parfois difficile de s’y retrouver dans les dénominations comme « Peuples Primitifs », « Peuples sauvages » ou « Peuples Premiers ». Quel est selon vous le terme le plus approprié, celui que nous devrions utiliser ?

Le terme "peuples autochtones" est le terme reconnu par l'ONU et pour lequel une charte doit être signée dans les prochaines années, j'espère ! Les Indiens utilisent volontiers le terme d' "indihena" donc "peuples indigènes», terme mal perçu en français. Les anglo-saxons utilisent le terme de "first nations" c'est-à-dire "peuples premiers". Donc je dirais que entre "peuples autochtones", "peuples premiers" et "peuples indigènes" on a le choix pour dénommer tous ces peuples qui sont en lien avec la nature et qui sont encore en lien avec leurs traditions ancestrales.


Qu’est-ce qui subsiste de la diversité et la richesse culturelle en Amérique latine ? Quelles sont les différences fondamentales entre les Indiens d’hier et les Indiens d’aujourd’hui ?

Je dirais que c'est essentiellement la forêt qui protégeait encore certaines ethnies. Les routes avancent, la colonisation, la déforestation… tout cela fait que les Indiens sont de plus en plus en contact avec le monde moderne. Ils ont envie par exemple que leurs enfants aillent à l'école, ils veulent éventuellement avoir des retombées économiques ou en tout cas des revenus économiques en allant à la ville travailler de manière ponctuelle pour s'acheter des vêtements, des casseroles, également des moteurs hors-bords. Et tout cela fait que les liens avec le monde moderne, le monde occidental sont de plus en plus nombreux. Ils restent quelques ethnies isolées, mais ce monde là est en forte disparition et on peut se poser la question pour dans vingt-cinq ans… .


A partir de quand les mentalités occidentales à l'égard des Indiens ont-elles évolué ? Qu’est-ce qui a amené ce changement ?

Tout dépend des ethnies puisque certaines ethnies ont été plus protégées que d'autres ; d'autres ont été plus rebelles. Dans le cas des Indiens Jivaros le premier contact remonte à 1910-1920. On peut parler d'un contact permanent dans les années cinquante. Ils ont été surtout le fait de missionnaires salésiens notamment, puis des évangélistes américains. Tout cela a amené d'abord des internats ou un accès par avion au monde moderne. Le deuxième point important, ce sont les objets qui sont rentrés en forêt, qui ont modifié totalement les structures communautaires, le travail communautaire, le travail d'entraide entre les familles. Par exemple une machette ou une hache permet d'abattre beaucoup plus d'arbres beaucoup plus vite. Ce qui fait que des changements sociaux se sont produits par l'introduction d’objets essentiellement.


Combien de Jivaros restent-il aujourd’hui ? Est-ce qu’il y a un vrai risque d’une disparition prochaine des peuples autochtones ?

Aujourd'hui les Jivaros sont rassemblés sous plusieurs ethnies : les Shuar, les Shiwiar, les Achuar, les Huambisa, les Aguaruna. Ce sont presque cinq sous-groupes qui sont réunis par des coutumes identiques et par une langue identique. Tous ces peuples représentent à peu près 80.000 Indiens. Il faut savoir qu'aujourd'hui le taux démographique est plutôt en augmentation. Après avoir eu une stagnation, voire une réduction, il est plutôt en augmentation justement suite à la sédentarisation des Indiens et leurs liens avec le monde moderne. En fait, ce n'est pas le peuple Jivaros qui risque de disparaître mais leur culture ou une grande partie de celle-ci. Pour vous donner une idée : actuellement chez les Jivaros, il y a aujourd'hui à peu près 20% des Indiens qui vivent proche d'une route au contact des colons. Dans ces cas là, la langue Shuar est en train de disparaître. Elle n'est plus pratiquée au sein de la famille pour environ 10% mais ce taux est en constante augmentation. A travers çà, ce sont tous les mythes, toutes les légendes, les guérisseurs qui ne sont plus opérationnels et également le mode de vie au contact avec la nature et les esprits de cette nature.


Comment faire au mieux lors de contacts avec les Indiens justement pour respecter leur culture et leurs valeurs ? Autrement dit, comment faire pour que la confrontation entre des occidentaux et ces microsociétés attachées à leurs valeurs spirituelles et à l’indianisme se passe au mieux ?

Il faut y aller d'abord avec beaucoup de respect, avec beaucoup de douceur et de lenteur. Nous sommes, nous, des hommes issus d'une société ultra rapide. Les ethnologues nous appellent l'une des sociétés "chaudes" dans le sens qu'elles changent énormément et qu'elles ont un rythme beaucoup plus rapide. Donc, il faut savoir s'adapter à leur rythme, manger ce qu'ils mangent, faire ce qu'ils font, y passer du temps : un an minimum pour être vraiment en lien avec certaines familles et devenir vraiment des amis. Souvent des voyageurs qui y passent un, deux mois, ou qui reviennent de temps en temps en pointillé, pensent qu'ils sont réellement des amis. En fait, ils sont des sources de revenus ou des sources de contacts qui continuent à oeuvrer vers cette acculturation. Je préciserais de toute façon que l'acculturation est inéluctable. Notre monde se mondialise, les contacts se multiplient. Par contre, l'enjeu principal aujourd'hui pour tous les peuples autochtones, et notamment les Jivaros, c'est d'inventer une nouvelle modernité pour eux, c'est-à-dire une modernité avec leurs valeurs traditionnelles. Comme par exemple, être peut-être un jour lié au monde électrique, au monde informatique et médiatique en son entier. Mais à côté de çà, pratiquer ce que les peuples asiatiques ont réussi à faire, du moins pour certains d'entre- eux ; de continuer à pratiquer ce que leurs ancêtres, ce que leur territoire leur indique comme fort, essentiel et vital. Donc, lorsqu'on va là-bas, il s'agit de valoriser leur culture à tous les niveaux, respecter les guérisseurs et éventuellement se lier avec eux, apprendre d'eux. Rien que cela, ça peut donner une idée aux nouvelles générations : "Tiens, les blancs viennent nous voir pour apprendre et connaître notre spiritualité" par exemple et ça les interroge quand ils sont prêts à tout laisser tomber pour aller à l'école et nous ressembler, ressembler au monde des métis et des colons. Ils s'interrogent sur ce qu'ils sont en train de perdre et peut-être là, il y a un gros potentiel en ce qui concerne faire prendre conscience aux autochtones qu'ils ont quelque chose de précieux qui va disparaître dans les prochaines décennies.


Quelle est votre ambition avec les voyages d’immersion en Amazonie que votre association Arutam propose?
Ce sont des voyages associatifs qui s’insèrent dans des programmes notamment de médecine traditionnelle mais aussi de rachat de terres. Il s’agit surtout de tisser des liens ; je précise que chaque fois que nous organisons des voyages, ce sont les Indiens eux-mêmes qui nous l’ont demandé parce qu’ils ont commencé à réfléchir sur une petite structure d’accueil. Dans les zones où nous allons, ce sont des zones dites à priori interdites au tourisme dans le sens où les Indiens se sont eux-mêmes mis des barrières pour que les occidentaux ne viennent pas. Ils ont senti que s’il y avait un tourisme individuel il serait destructeur du peu de ciment communautaire qu’ils ont encore gardé. Donc, c’est à la demande des organisations autochtones avec lesquelles nous travaillons sur des programmes, qui nous ont demandé d’établir des liens qui sont des liens de voyages solidaires plus que de tourisme. Il ne s’agit pas de voir les autres mais de vivre avec eux, de s’immerger, c’est pour cela qu’on parle de "voyage d’immersion" et de voyage solidaire pour "s’immerger" dans une culture. A partir de là, ce sont des petits voyages qui servent à des programmes pour financer des projets telles que par exemple la production de plantes médicinales ou la formation de nouveaux chamanes ou le rachat de terres…

…le projet « Zéro Déforestation » …

… qui va bientôt débuter, on espère d’ici mars 2006, nous mènera à présenter par exemple un livre sur la culture Shiwiar, qui a été fait par les Indiens eux-mêmes en direction des occidentaux. Mais aussi à inviter un dirigeant autochtone à s’exprimer en France par une série de conférences au mois de juin sur le thème de la déforestation, sur les pétroliers qui s’approchent de leur territoire et qui les courtisent. Et sur l’importance pour eux de racheter des terres au gouvernement équatorien dont ils ne sont pas propriétaires aujourd’hui et qui à tout moment peuvent être cédées à des compagnies pétrolières ou à des colons pour les défricher.


Pensez-vous qu'il soit encore possible et nécessaire de lutter pour la différence et la diversité dans un univers qui tend à se mondialiser et s’uniformiser ?

Plus que nécessaire, je dirais que c'est vital. Dans un monde qui devient mono-culturel, mono-ethnique il n’ y a plus d’inventivité, il n’ y a plus de possibilité de trouver des solutions pour notre futur. L’important c’est de garder une planète riche en diversité, qu’elle soit biologique, culturelle, à tous les niveaux. Et l’enjeu s’il y a une mondialisation qui doit réussir et se faire par le haut, ce sera de respecter l’autre dans toutes ses différences et s’en enrichir, s’en inspirer quotidiennement.

Une question qui me semble très intéressante et que j'ai trouvée dans vos écrits : Est-ce que le regard que nous portons sur l’autre est conditionné ?

Tout à fait, il est conditionné ! On ne peut pas être libre, on naît dans une culture. Nous, nous sommes nés dans la culture occidentale, européenne ; nous avons des valeurs…Même si on s’en défend : hériter de la religion chrétienne, le bien et le mal, la vision de la nature, tout cela est dans la bible. Même si nous sommes aujourd’hui les enfants de la science et plus cartésiens, détachés de la religion nous avons une vision. Donc lorsqu’un voyageur, un ethnologue, un journaliste s’en va à la rencontre de l’autre, il y va avec toute sa culture et toute son empreinte et quelque fois il a du mal… C’est pour cela qu’il faut du temps. C’est au-delà d’un an que j’ai commencé à penser différemment ou à penser doublement à la fois comme occidental et comme Indien. Il faut savoir avoir un certain recul lorsque l’on émet un jugement ou une manière de se comporter parce que sans s’en apercevoir nous reproduisons des codes qui ne sont simplement que culturels et des analyses qui ne sont simplement que issues de notre propre conception du monde. L’autre a une autre conception du monde et apprendre à passer d’une conception à l’autre permet pour un individu de devenir plus autonome, plus libre par rapport à tout ce qu’il vit dans l’instant présent et au travers de toute sa vie. C’est très important et pourtant on ne l’apprend pas à l’université par exemple. Il faut vivre avec l'autre pour le toucher du doigt.


Et qu’est-ce que vous pensez des différents musées qui consacrent un espace important aux arts premiers ? Spécialement le nouveau musée du Quai Branly à Paris?

Les Indiens disent que les musées sont des chambres mortes où il n’ y a plus de vie. Par exemple pour les objets sacrés, les Indiens ne font pas de musée. Nous, nous en faisons parce que nous avons besoin de contacter le sacré par différents autres moyens. Les musées qui s’ouvrent aux jeunes, aux classes scolaires etc… sont est un premier pas pour aller vers l’autre et découvrir l’autre. Donc d’un côté, pour nous occidentaux c’est quelque chose qui peut ouvrir des vocations, qui peut ouvrir les esprits des gens, l’état d’âme des gens, et d’un autre côté on ne doit pas s’arrêter aux musées. Quelqu’un qui visite tous les musées de France des peuples autochtones ou du monde ne sera jamais très imbibé de cette culture. Il vaut mieux partir un an sans même voir un objet sacré, partir dans les champs et dans la forêt avec les Indiens en chassant les animaux pour ressentir vraiment cette culture autre. Mais ce sont deux modes différents ; l’un n’est pas contraire à l’autre.
Nous, en tant qu’association de soutien aux peuples autochtones nous avons souvent ce problème lorsque nous faisons des campagnes en public : « Mais vous allez vous occuper de peuples si loin, on a tant de problèmes ici ! ». Et en fait, les problèmes qui existent là-bas sont liés aux nôtres de manière inextricable.


La France aussi est un ancien pays colonisateur. Que pensez-vous des débats actuels sur l'évaluation de cette période ? Faut-il ou non légiférer en la matière ?

J'ai vu que ce texte a été retiré et heureusement parce qu'il présentait la colonisation comme un bien pour ces peuples du sud. On a beaucoup, beaucoup détruit. Ne serait-ce que cet exemple en 1992 qui était le début de l’action d’Arutam : On s’apprêtait à fêter les 500 ans de la découverte du nouveau monde, alors que les Indiens ont vu cela comme 500 ans de colonisation qui se poursuit. Ils fêtaient donc une mort alors que nous fêtions quelque chose qui était vu comme positif. Donc cet enjeu existe toujours. Aujourd’hui les peuples autochtones ou les peuples du sud ont besoin d’être reconnus pour leurs valeurs ; et c’est à partir de là, de respect mutuel qu’on pourra de nouveau construire un futur ensemble, un futur planétaire. C’est à mon avis rétrograde que d’imaginer d’imposer une image que la colonisation est quelque chose qui est lié au progrès, à l’humain, c’est donc mondialiser une culture contre les autres. Sur ce plan là il, faut savoir regarder notre passé en toute franchise et assumer ce que des générations antérieures dans un autre contexte culturel ont senti comme bienvenu et positif. Nous autres, nous pouvons faire un bilan, une sorte d’auto- critique et à partir de là le monde s’en sentira meilleur. Ceci vaut pour les occidentaux comme pour toutes les autres cultures dans le monde qui ont aussi une auto- critique à faire. Et l’auto- critique peut se faire grâce à l’autre ; c’est cela le message que l’on peut lancer lorsqu’on s’apprête à être solidaire entre peuples dans toute action que l’on mène ou voyage ou lecture ou visite dans un musée.


Ecouter l'interview de Jean-Patrick Costa (Real audio; 17'12")

Interview réalisée par Sabine Lange (le 2 février 2006)

 

Source: ARTE

Voir aussi: http://terresacree.org/arutam.htm

 

 

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